Code du travail et organisations syndicales: première partie

La CFDT encore et toujours

Par Jacques Cotta • Actualités • Dimanche 20/03/2016 • 3 commentaires  • Lu 1714 fois •

Sommaire

Le scénario qui se dessine pour la loi El Khomril n’a pas grand chose de surprenant. Il met en scène principalement François Hollande, son gouvernement, le parti socialiste et la CFDT. La presse avait donné le ton en qualifiant de « syndicats réformistes » ceux qui ont pour tâche d’avaliser la contre réforme El Khomri dont le premier point indique que les droits fondamentaux des personnes sont limités « par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise ». En d’autres termes il s’agit de codifier la subordination totale des droits des salariés à l’intérêt de l’entreprise. Face aux premières résistances qui se sont manifestées sur le terrain social, le gouvernement par la voix de Manuel Valls a indiqué qu’il se donnait un délai de quinze jours pour « revoir sa copie ». Ce délai dépassé, il apparaît que la philosophie générale du texte n’a pas changé, malgré toutes les déclarations, notamment du secrétaire général de la CFDT qui voit de multiples raisons pour se rallier au texte gouvernemental. Depuis des années la CFDT s’est affirmée comme la béquille indispensable de tous les gouvernements qui appliquent lorsqu’ils ne la devancent pas la politique de l’Union Européenne. Une vision policière de l’histoire fera reporter la responsabilité de cette situation sur quelques responsables qui imposeraient au compte de leurs propres intérêts leur volonté. Mais cela est un peu court et ne permet pas de comprendre l’origine de la politique cédétiste, sa nature, sa portée réelle et surtout de conclure sur la véritable nature de cette centrale. S’agit-il d’une organisation syndicale ouvrière classique, avec ses contradictions, ses courants, ses oppositions internes ? S’agit-il d’un syndicat « jaune » qui endosse le gilet syndical pour mieux liquider en toute circonstance importante les intérêts matériels et moraux des salariés ?

Pour plusieurs de mes livres j’avais été confronté à la CFDT et mené une enquête de proximité sur ces questions et plus, sur les relations réelles entre cette centrale, ses principaux responsables, et les organisations gouvernementales, PS en tête. J’en livre ici quelques extraits qui permettent de saisir à sa juste valeur le rôle et la nature de la CFDT dans l’affaire qui est en train de se jouer sous nos yeux.

PS, CFDT et deuxième gauche : lorsque le chef se lâche !

L’implantation du parti socialiste dans les organisations syndicales a toujours été liée à l’importance de ses courants. Historiquement, ses militants se sont répartis à la CGT, à FO ou à la CFDT. (…) . Peu à peu, c’est la CFDT qui a pris le dessus, au point d’avoir des relations très privilégiées avec l’appareil socialiste, aujourd’hui avec le gouvernement et les différents ministères.

De la mobilisation des retraites à la confection de l’ANI (pour arriver aujourd’hui à la « réforme » du droit du travail), dans chaque période de conflit social, au moins depuis les années 90, la question de savoir les raisons pour lesquels ce syndicat est amené à rompre le front syndical et à casser l’unité des salariés est régulièrement posée. (…) Pour tenter d’y voir clair j’avais essayé de rencontrer François Chérèque du temps où il dirigeait encore la centrale[1]. J’avais eu vent d’une réunion planifiée au « cercle interallié » avec l’organisation patronale « Ethic » dirigée par Sophie Dementon. J’étais d’autant plus intrigué que c’était à la demande du secrétaire général de la CFDT que l’invitation qui m’avait été lancée dans un premier temps avait au dernier moment été annulée. Le patron de la CFDT voulait « dialoguer avec cette assemblée patronale sans la présence de journaliste, en privé ». C’est donc en toute discrétion, avec une complicité interne, que j’ai pu assister à ce petit déjeuner fort instructif, installé au fond de la salle[2].

Curieux d’abord, j’étais de plus en plus stupéfait par le discours tenu par le responsable de la CFDT sur « les réformes à mener ». D’autant qu’avec l’assistance satisfaite, le jeu des questions réponses allait bon train[3]. On était alors sous la présidence de Nicolas Sarkozy mais les thèmes abordés et le ton utilisé auraient pu s’inscrire dans le quinquennat Hollande, à la virgule prés.

« L’économie est poussive », « le premier des problèmes concerne l’investissement » car nous « n’avons pas décliné les objectifs de Lisbonne », « les réformes de la recherche, des régimes sociaux, des retraites, de l’assurance maladie, de la santé, des hôpitaux n’ont pas été accomplies » assénait le leader de la CFDT. Après avoir fait siennes l’ensemble des mesures qui ont pesé dans le vote Non du peuple français le 29 mai 2005[4], François Chèréque abordait ensuite « l’organisation du marché du travail », « les problèmes d’emplois liés à l’existence d’une trop grande rigidité pour les entreprises ». Question méthode de travail, il dénonçait « la culture du conflit », condamnait « la CGT qui pousse à la grève dans les ports de Marseille », ou « FO qui fait la loi chez les communaux », « la nécessité d’imposer une CFDT qui aujourd’hui y a des problèmes ». Déjà les objectifs concernaient l’obligation de ne « pas opposer la flexibilité à la rigidité », de privilégier « les syndicats à la base car là, la flexibilité s’organise et s’impose d’elle-même ». Il annonçait ce que François Hollande allait accomplir une fois au pouvoir. Et ajoutait : « La protection sociale sera le gros morceau. Il faut finir le travail sur les retraites après ce qui a été commencé sur les régimes spéciaux, aborder la question du contrat de travail, enfin la sous-traitance dossier difficile »…

Pragmatique, l’ex leader syndical revendiquait l’efficacité. Chèréque ministre ? « Non je suis beaucoup plus utile à la place que j’occupe. Je peux faire de la pédagogie ». Avant d’illustrer. En mettant la gauche « face à ses contradictions », on aboutit au discours de Villepinte où « la candidate socialiste[5] fait de la dette sa priorité et reconnaît l’économie de marché. Mais pour cela, il faut être là où je suis ».

Un peu d’histoire

(…) C’est dans la CFDT elle-même, ce qu’elle est, ses relations au pouvoir, son histoire, qu’il faut chercher, pour tenter d’y voir clair et pour comprendre le rôle que tient aujourd’hui la CFDT en relation avec le gouvernement Hollande en place et le parti socialiste.

Dans les années 70, le socialisme français tel qu’il se reconstruit est très marqué par la présence des chrétiens sociaux issus de la mouvance cédétiste. Les responsables de la CFDT occupent déjà le terrain.  Et L’homme en vogue se nomme déjà Chérèque, mais il s’agit de Jacques, le père de François. Acteur du passage de la CFTC à la CFDT dont il fut aussi permanent et secrétaire général adjoint, il traverse 1968 puis l’occupation de « Lip » qui met l’autogestion à l’ordre du jour, et adhère au parti socialiste après les assises du socialisme organisées par Michel Rocard en octobre 1974 dans la même période que jacques Delors. Sous le second gouvernement Rocard de 1988 à 1991, il est promu ministre délégué à l’aménagement du territoire et à la reconversion industrielle. Durant cette période éclatent de grands conflits sociaux, dans la sidérurgie notamment. La Lorraine, particulièrement frappée est la région de Chérèque père. « Il faut retirer les hauts fourneaux de la tête des sidérurgistes lorrains » assène alors l’ancien syndicaliste préfet puis ministre. Il accepte et accompagne la restructuration de la sidérurgie lorraine et les plans sociaux soldés par des milliers de suppressions d’emplois. Il prône le « réalisme », vante les « solutions de remplacement » et appelle « les ouvriers qui ne veulent pas crever » au sens des réalités.

Ainsi, au fil des années, la CFDT s’est révélée être un éclaireur parfait.  Elle permet de percevoir ce que sera la politique du PS. Les déclarations de ses secrétaires généraux ont dans les faits valeur d’annonce. Les grands tournants de la politique socialiste dans les services publics ? L’état major CFDT-PTT rédige la loi Quilès qui ouvrira la voie à la privatisation du téléphone. Le plan Juppé des retraites soutenu par Nicole Notat en 1995 contre des millions de manifestants et de grévistes ? Elle ne fait que dire tout haut ce que les responsables socialistes pensent alors en silence et qu’ils confirmeront deux ans plus tard au pouvoir. L’ANI dernièrement et l’accord avec le Medef ? Au point de départ de l’élaboration du texte, il y a la CFDT qui se retrouve au point d’arrivée à la demande du gouvernement socialiste pour le « valider ». Le compte personnalisé d’activité, la dislocation des collectifs, pivot de la réforme El Khomri …, c’est aussi la CFDT.

La CFDT concentre la conception générale que le PS a de la « politique sociale » : la gestion des pauvres et des exclus en lieu et place de l’émancipation des travailleurs. Les exemples abondent. L’apparition des restos du cœur sous la gauche indique bien la substitution de la charité privée à la place de l’égalité et du droit au travail. Comme la création d’aides et d’allocations –le RSA par exemple sous Martin Hirsch- assistance d’appoint, en lieu et place d’un salaire lié à un vrai travail. L’entreprise n’est plus le lieu de création de richesses où des intérêts conflictuels s’affrontent, capital d’un côté et travail de l’autre, mais un lieu, une communauté où peuvent être partagées des valeurs purement morales. Ce nouveau discours qui s’éloigne de l’esprit de revendication nous ramène au discours du patronat paternaliste et chrétien. Il vise entre autre à éviter que le système explose sous le coup des injustices et des inégalités qu’il produit, à éviter que saute le couvercle de la « cocotte minute » sociale.

La Charité contre l’émancipation

La position singulière de la CFDT dans le syndicalisme français, ses relations au parti socialiste tourné vers la recherche d’une « troisième voie » à la sauce SPD allemand ou New Labour anglais n’ont rien de bien original. Elles apparaissent aujourd’hui au grand jour car le parti socialiste étant au pouvoir, le roi est nu ! Mais la question a toujours traversé le mouvement ouvrier français et international. L’antagonisme entre le catholicisme social et le socialisme a toujours marqué l’histoire sociale, le premier étant voué à ré évangéliser des milieux ouvriers, se posant en adversaire du second jugé « athée, destructeur des valeurs chrétiennes ». Dés 1920, la CFTC, ancêtre de la CFDT[6] affirme qu’état et syndicats sont complémentaires. Là où le syndicalisme ouvrier défend son indépendance à l’égard de tout état et de tout gouvernement, le syndicalisme chrétien prône la participation et la complémentarité.

Débat d’histoire ? Pas vraiment à l’aune de l’actualité récente. Cette remise en perspective permet de comprendre que les positions parfois incompréhensibles de la CFDT pour le plus grand nombre des salariés qui aspirent à l’unité pour leurs revendications ne dépendent pas de tel ou tel responsable, mais sont génétiquement liées à l’organisation elle-même.

Quel rapport entre le syndicalisme chrétien et le syndicalisme ouvrier ?

Le premier veut corriger les effets néfastes du capitalisme. Il s’agit de l’aménager. Le pauvre n’a pas de manteau, qu’importent les causes de son dénuement. C’est sa pauvreté qui nous intéresse et qu’il faut soulager… Le second recherche les causes du mal pour l’obtention des revendications. Le capitalisme ? Il faut donc l’affronter et non l’aménager, s’attaquer aux rapports sociaux qui concentrent les inégalités.

Le premier se veut porteur de l’intérêt général et à ce titre s’autorise la cogestion avec les politiques. Ceux-ci l’ont bien compris. Lorsque les députés socialistes félicitent la méthode qui a présidé à l’ANI, ils s’adressent aux syndicats en général qu’ils aimeraient voir à l’image de la CFDT, transformés en organisateurs et gestionnaires de la vie sociale et à ce titre en élaborateurs et rédacteurs d’une loi qui remet en cause le droit du travail et les acquis sociaux gagnés de longues luttes. Le second se considère responsable des mandats et des revendications des travailleurs, et à ce titre préserve son indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs.

Le premier considère selon l’encyclique que « le travail de l’un et le capital de l’autre doivent s’associer entre eux puisque l’un ne peut rien sans le concours de l’autre » lorsque le second estime que « le travail des uns réalisent le capital des autres ».

En optant pour le programme du catholicisme social adapté à la société postmoderne, contre la tradition socialiste, le PS a rompu avec son histoire et s’est engagé dans une autre perspective. En tournant le dos à ses fondements il aurait rejoint sur le terrain politique la modernité, aurait fait preuve de capacité d’adaptation à un monde en perpétuel mouvement, comme la CFDT l’aurait fait sur le terrain syndical. Mais la modernité a des accents trompeurs. Sur chaque question, la CFDT fait valoir de timides avancées sectorielles –réelles ou fantasmées- pour accepter et promouvoir un recul généralisé. Les discours justifiant l’accord avec le MEDEF sur l’ANI sont illustratifs. N’est-ce pas parce que la loi prévoit par exemple «des droits rechargeables pour les chômeurs », c’est-à-dire la possibilité de garder des droits à l’assurance chômage non utilisés sous certaines conditions[7], qu’il faut accepter une régression  sur la flexibilité, les licenciements, les garanties collectives et individuelles, le blocage des salaires, l’allongement du temps de travail, les mutations d’office ? Et n’est-ce pas avec un argument jumeau –ne pas être rangé dans le camp de la Grèce ou de l’Espagne en crise, bref « éviter le pire »- que sur le plan politique le gouvernement joue une musique qui n’a pas grand-chose à envier sur le fond au flamenco espagnol ou au sirtaki grec ?

La CFDT, un des pivots du gouvernement socialiste

Si la CFDT a eu des rapports privilégiés avec tous les gouvernements, c’est aujourd’hui avec le parti socialiste que les liens semblent les mieux établis, jusque dans le fonctionnement même des institutions. Ainsi, les responsables de la CFDT rencontrent une fois leur mandat terminé une oreille attentive des pouvoirs politiques et économiques porteurs du système. Les responsables nationaux d’abord.

Après avoir quitté ses fonctions à la tête de la CFDT, François Chèréque a été nommé inspecteur général des affaires sociales. Il est également président du think-tank social libéral proche du parti socialiste, Terra Nova. C’est donc très officiellement, par la position qu’il occupe, qu’il se trouve au centre de l’élaboration politique du parti du pouvoir. La fondation qu’il dirige s’assigne en effet l’objectif d’une « rénovation intellectuelle de la social démocratie », la « refondation idéologique de la matrice idéologique de la gauche progressiste », « l’expertise » et l’élaboration de « solutions politiques opérationnelles ». Sur quelle orientation ? Parmi les personnalités proches de Terra Nova, on trouve une série de d’acteurs de la vie économique, banquiers et grands patrons, mais également du monde politique, tels Michel Rocard ou encore Anthony Giddens, homme clé du New Labour et théoricien de la « troisième voie » en Grande Bretagne.

Avant François Chèréque, c’est Nicole Notat qui dirigeait la CFDT[8]. Nicole Notat célèbre pour le soutien qu’elle a apporté au plan Juppé en 1995 a aussi connu derrière sa responsabilité syndicale une carrière fulgurante. Dés 2002 elle se trouve à la tête de Vigeo, société européenne d’évaluation des performances sociales et environnementales des entreprises. Parmi les actionnaires, on trouve 35 entreprises, en majorité françaises mais également Mc Donalds ou la « Royal bank of scotland », 7 gestionnaires financiers ou fonds de pension dont Eulia ou encore 8 syndicats. Le rêve de « l’alliance capital-travail » cher au « syndicalisme chrétien responsable » enfin réalisé[9]. Pour l’influence, elle préside depuis le 1er janvier 2011 le club « Le Siècle » qui rassemble les dirigeants des grandes sociétés françaises. Nommée par le conseil européen, elle est également membre du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe. Elle participe aussi au conseil d’administration de la Coface[10], et au conseil de surveillance du Monde SA. Enfin, en janvier 2013, elle apporte son concours direct au gouvernement de François Hollande en devenant chef de file du groupe de travail « Promouvoir et valoriser l’entrepreneuriat responsable » des futures assises de l’entrepreneuriat, sous l’égide de la ministre Fleur Pellerin. Nicole Notat au cœur donc d’une des priorités du président Hollande.

Comme François Chérèque, Nicole Notat instrumentalise son passé « syndical » et maintient un lien étroit de « conseil » avec le pouvoir en place issu de l’élection de François Hollande à la présidence de la république.  Jean Kaspar l’avait précédée. Après quatre années à la tête de la CFDT il se retrouve conseiller social à l’ambassade de France à Washington puis consultant en stratégies sociales et gérant de « J.K. consultant à Paris ». Outre ses liens avec la Fondation pour l’innovation politique, cercle de réflexion lié à l’UMP, il a participé à la « commission pour la libération de la croissance française » ou encore « commission Attali » du nom de son président, l’ancien conseiller de François Mitterrand, mise en place par Nicolas Sarkozy. Ainsi, il souligne deux urgences, la maitrise des finances publiques comme socle de la croissance et le renforcement de la compétitivité pour l’emploi avec notamment transfert d’une partie des cotisations sociales sur la TVA, ce que le gouvernement Hollande aura réalisé avec le « crédit impôt compétitivité emploi » une fois arrivé au pouvoir. Kaspar conseiller occulte de Hollande ?

Avant lui, c’était Edmond Maire[11]qui fut ensuite président de Villages Vacances Familles -devenu Belambra club après avoir été privatisé en juillet 2006- avant de présider une société d’investissement pour la création d’entreprises. Tous les ex dirigeants de la CFDT avant Maire ont gardé des liens étroits avec le parti socialiste et tous, à l’exception d’Eugène Descamps qui en fut responsable jusqu’en 1971 se sont ensuite retrouvés à la tête d’entreprises privées ou ont été nommés à des postes de haute responsabilité dans des organismes publics.

Est-ce par conviction ou par prudence que le dernier venu, Laurent Berger, demeure dans la continuité (…) appelant d’ailleurs à manifester pour le soutien de la loi socialiste, « la réforme clé » du quinquennat de François Hollande.

La CFDT à tous les étages

Jusqu’à récemment en effet, la question était posée de savoir qui se trouvait à la tête des organisations syndicales. La CGT et le parti communiste, quels liens au lendemain de la chute du mur de Berlin, de l’effondrement de l’Union soviétique ? Force Ouvrière, les socialistes et les trotskystes, historiquement opposés au stalinisme et à la subordination du syndicat à quelque parti politique, « intégriste » de l’indépendance vis-à-vis des pouvoir et des partis, quelle réalité aujourd’hui ? Et la CFDT, quelles relations avec le PS et la deuxième gauche à sa tête ? Mais aujourd’hui ces questions sont déplacées, au moins pour la CFDT. La question n’est pas de savoir si une aile du parti socialiste en a pris la direction, mais bien de savoir si la CFDT elle-même n’a pas pénétré les sphères du pouvoir au point d’y insuffler sa vision, et son orientation.

Incroyable en effet, depuis l’élection de François Hollande ont été promues, à tous les niveaux de responsabilité de l’état, des « personnalités » de la deuxième gauche et des membres de la CFDT. La liste est longue, aussi je ne retracerai ici que quelques parcours significatifs, sans être trop exhaustif mais avec la précision suffisante, demandée notamment par le député socialiste dubitatif sur le sens de cette question, Marcel Rogemont[12].

Commençons par Jean Pisani Ferry. Cet ancien conseiller de Dominique Strauss Kahn, président délégué du conseil d’analyse économique, expert pour la commission européenne et pour le fond monétaire international, est une des figures de la deuxième gauche. Il a accumulé titres et postes, a été membre du conseil d’administration du think tank « Notre Europe » fondé par Jacques Delors en 1996, a été aussi directeur du think-tank « Bruegel », financé par des états de l’Union Européenne[13] et de grandes multinationales,[14] où il a fréquenté Jean Claude Trichet le président de la banque centrale européenne, et Mario Monti le commissaire européen. Delors, Trichet, Monti… Jean Pisani Ferry côtoie la « crème » des institutions européennes. Sous sa direction, Bruegel publie un document sur un mécanisme européen pour résoudre les crises de dette souveraine en Europe[15]. Ce mécanisme revient à ce que la Troïka mettra en place en Grèce notamment, asphyxiant le peuple grec et le pays lui-même[16]. Le 1er mai 2013 François Hollande nomme Jean Pisani Ferry commissaire général à la stratégie et à la prospective[17], un poste dans une des institutions clés de la cinquième république qui a pour mission de concourir à la détermination des grandes orientations et des objectifs de la Nation et de prévoir les réformes à venir.  Mais il ne s’arrête pas en si bon chemin. Il le nomme également à la présidence du « comité de suivi du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ».

Après Jean Pisani Ferry, les énarques et inspecteurs des finances de la CFDT sont à l’honneur. Pour piloter le débat sur la transition énergétique, la ministre de l’écologie, du développement durable et de l’énergie fait appel à Thierry Walh pour « établir un diagnostic sur la situation de notre pays au regard des engagements pris, il y a cinq ans, dans le cadre du Grenelle de l’environnement ». Aux élections à la commission administrative paritaire du corps des inspecteurs des finances, Thierry Walh était suppléant sur la liste CFDT de Anne Paugam. Cette dernière, élue CFDT, hérite de la direction générale de l’agence française au développement, opérateur pivot de l’aide publique au développement, poste stratégique. Thierry Whalh préside également la commission pour la création du commissariat général à l’égalité du territoire.

Parmi les membres de la commission Walh, un autre inspecteur des finances cédétiste au curriculum vitae bien rempli. Philippe Jurgensen s’est vu confier des missions également de première importance, comme « la compétitivité ou la simplification des aides publiques ». Aux côtés de Jurgensen dans la même commission, Anousheh Karvar, l’ancienne secrétaire nationale de la « CFDT cadres ». Inspectrice au sein de l’inspection générale des affaires sociales elle s’est vue confier par le ministre du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle et du dialogue social une mission d’évaluation de la politique de la formation professionnelle des demandeurs d’emploi.

Toujours issu de l’inspection des finances, le cédétiste Matthieu Guerlain s’est fait appeler par le premier ministre Jean Marc Ayrault comme conseiller technique en charge de la modernisation de l’action publique.

Au cabinet de Cécile Duflot, qui a été ministre de l’égalité des territoires et du logement, l’ancien responsable CFDT à l’ENA, Alexis Masse, est nommé conseiller pour la ville et l’égalité des territoires.

Pour diriger son service de presse, le président de la république lui-même a choisi de piocher dans le « syndicalisme chrétien » en choisissant l’ancienne journaliste à l’hebdomadaire de la CFDT, Marylène Courivaud.

Guillaume Llorach, ancien permanent à la CFDT a été recruté comme attaché parlementaire au cabinet du ministre délégué à la ville lorsque celui-ci était François Lamy alors que Pascal Canfin qui a fait ses armes comme chargé de mission à la CFDT du Nord Pas de Calais s’est retrouvé ministre délégué auprès du ministre des affaires étrangères Laurent Fabius après avoir été député vert européen.

Tous les ministres ont puisé dans les cadres de la CFDT. La porte parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, a appelé au ministère des droits des femmes Laurence Laigo, l’ex secrétaire nationale de la CFDT, en qualité de conseillère en charge de l’innovation sociale et des politiques européennes. L’ex responsable nationale de la CFDT se voit également confier « la prospective en lien avec les acteurs de la société civile et les intellectuels ».

Parmi d’autres postes clés confiés ainsi à la CFDT, un des plus récents concerne la présidence de la « plateforme RSE » -plateforme nationale d’actions globale pour la responsabilité sociétale des entreprises- mise en place par le premier ministre en Juin 2013, qui échoie à Patrick Pierson, un secrétaire national de l’organisation syndicale. Une de ses tâches consiste à chercher « comment améliorer la transparence et la gouvernance des entreprises en réponses aux attentes de la société et de la finance responsable tout en intégrant les évolutions normatives européennes et internationales ». Tout un programme…

Dans la même veine, la présidence du conseil d’administration de l’agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie est attribuée à Bruno Léchevin. Ancien conseiller spécial du président de la commission de régulation de l’énergie, délégué général du médiateur national de l’énergie, commissaire de la commission de régulation de l’énergie, membre du haut conseil du secteur public, et avant tout cela agent EDF-GDF au centre de distribution mixte de Lyon, Bruno Léchevin avait commencé ses débuts syndicalo-politiques à la Jeunesse ouvrière chrétienne qu’il préside de 1974 à 1978, continué à la fédération gaz électricité de la CFDT dont il est secrétaire fédéral de 1983 à 1988, enfin au bureau national cédétiste où il siège durant dix ans. Un exemple chimiquement pur qui nous fait voyager de l’engagement politique et syndical chrétien jusqu’aux fonctions octroyées par le gouvernement de François Hollande et Jean-Marc Ayrault avec détour d’usage par les rangs de la CFDT.

Autre progression remarquable, celle de Liliane Le Pinvidic Guevel qui fait ses débuts dans la centrale syndicale au bas de l’échelle, comme secrétaire syndicale de la fédération générale agro alimentaire. Elle se retrouve ensuite conseillère technique en charge des affaires réservées au cabinet de la ministre de la réforme de l’état, de la décentralisation de la fonction publique, Marylise Lebranchu.

Avant ses « frasques » et « indélicatesses » qui lui ont valu de perdre son ministère, Jérome Cahuzac, si prompt à demander aux français de se serrer la ceinture lorsqu’il « jouait » de la fraude fiscale, avait succombé à la règle. Ainsi, Laurent Martel, autre inspecteur des finances CFDT avait été nommé conseiller technique fiscalité au cabinet du ministre. Lorsque Bernard Cazeneuve arrive au ministère, Laurent Martel reste mais change d’attribution au sein du cabinet, devenant conseiller budgétaire union européenne, agriculture et défense.

Autre inspectrice des finances CFDT, autre nomination. Aurélie Lapidus est devenue conseillère auprès du secrétaire général des affaires européennes, service rattaché auprès du premier ministre. Même trajectoire, même destinée. Sandra Desmettre s’est vue appelée par le ministre du travail, de l’emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social Michel Sapin pour occuper le poste de conseillère technique en charge de l’insertion dans l’emploi, de l’emploi des jeunes et des séniors.

N’en jetez plus

Les élus parisiens de la CFDT n’ont pas échappé à l’appel d’air socialiste. Olivier Fraisseix par exemple, ancien représentant du personnel cédétiste à la mairie de Paris se retrouve conseiller chargé du budget, de la réforme de l’état et de la décentralisation au cabinet du président de l’assemblée nationale pendant que Martine Laborde-Chiocchia, ancienne candidate CFDT des administrateurs civils se retrouve nommée chef de service du rapport public et des programmes à la cour des comptes, et que Gaspard Gantzer, collaborateur de Terra Nova et ancien conseiller politique auprès du maire de Paris devient conseiller de presse et de la communication  au cabinet du ministre des affaires étrangères Laurent Fabius.

Parmi les cédétistes proches du pouvoir, intégrés aux rouages, la plupart ont été appelés. D’autres ont pris l’initiative. Parmi ces derniers, Jacky Bontems, l’ancien numéro 2 de la CFDT, un des hommes clés du dispositif Hollande qui a œuvré dans l’ombre au compte du Président et du premier ministre. Pour combler le déficit social des futurs gouvernants, plus d’un an avant les présidentiels, le numéro 2 de la CFDT, ancien proche de Nicole Notat comme de François Chérèque fait offre de service. La réponse est immédiate. Hollande d’abord, Ayrault ensuite. Début 2011, il fait jouer son carnet d’adresses pour rassembler quelques amis de confiance. Marc Deluzet, un autre de la CFDT aura le rôle de « sparring-partner » du futur président sur les questions sociales. Bontems, lui, devient à la fois organisateur et conseiller occulte qui a la mainmise sur la question sociale. Le fondateur du « réseau 812 », contraction de deux dates qui ont vues l’élection d’un président socialiste -1981 et 2012- c’est lui. Il se fixe l’objectif d’assurer « une veille et une réflexion contributive sur les sujets économiques et sociaux » et la « rénovation du pacte social ». Les orientations de la CFDT, avouées ou pas, sont portées au cœur de la démarche et de la réflexion sociale du gouvernement. Il a été un des préparateurs de la conférence sociale de juillet 2012 à laquelle il participe au grand étonnement d’ailleurs d’autres syndicalistes car officiellement, il n’avait rien à y faire.

A la tête de « 812 » il est rejoint par un autre cadre de la « CFDT », l’ancien responsable de l’union régionale ile de France, Joseph Le Corre. Le réseau mis en place rédige des notes au président, au premier ministre ou encore au ministre du travail. « 812 » n’est pas sectaire. On trouve à son sommet à côté des responsables de la CFDT donc, des « membres de la société civile », mais aussi des patrons… Tout ce beau monde pour traiter les affaires sociales et les préoccupations des salariés ! Mais il fallait sortir de l’ombre, acquérir une fonction officielle. L’initiateur du « réseau 812 », ancien N°2 de la CFDT, est donc nommé au commissariat général à la stratégie et à la prospective où il retrouvera Jean Pisani Ferry, un des hommes pivots de la deuxième gauche.

Jusqu’à la caricature

Mais les nominations de la CFDT dans les rouages de l’état et les sphères du pouvoir ne s’arrêtent pas là. Parmi les candidats CFDT aux élections à la commission administrative paritaire interministérielle des administrateurs civils, les nominations tombent comme des mouches. La liste CFDT a constitué en effet un véritable vivier. Il serait fastidieux de les citer tous, ainsi que les fonctions qu’ils occupent depuis l’élection de François Hollande (…). Notons juste, parmi ces membres de la CFDT la promotion de Maya Atig, nommée Directrice générale adjointe de l’Agence France Trésor à la direction générale du Trésor du ministère de l’Économie et des Finances, de Armelle Daumas qui se retrouve Directrice Générale adjointe de l’Agence du Patrimoine Immatériel de l’Etat en février 2013 ou encore de Jean-Marc Frohard, nommé Secrétaire Général de la Direction de l’Information Légale Administrative, service rattaché auprès du premier ministre. Il y a aussi Eloy Dorado qui devient Directeur interrégional de la protection judiciaire de la jeunesse Île-de-France et Outre-mer, Jean-Yves Gacon directeur de projets à la mission d’appui aux contrats de partenariat public-privé du Ministère de l’économie et des finances ou encore Coralie Waluga, nommée directrice Générale des Services de l’école normale supérieure et qui aura laissé un souvenir particulier aux étudiants lorsqu’accompagnée d’un huissier de justice, elle vient s’opposer à l’occupation de la cantine de Normale sup organisée en solidarité avec des employés précaires[18]. Par décret du Président de la République en date du 23 septembre 2013, elle change d’affectation et est nommée sous-préfète de l’arrondissement de Saint-Dizier. Il y a aussi Virginie Darpheuille, appelée par le maire de Paris d’alors, Bertrand Delanoë, comme Directrice adjointe de cabinet ou encore Manuel Bougeard qui décroche le titre de plus jeune directeur de cabinet du gouvernement. Ironie de l’histoire, il est chargé des personnes âgées chez Michèle Delaunay.

Enfin, difficile de clore les relations du pouvoir et du parti socialiste avec la CFDT sans évoquer cet incroyable ministère des affaires sociales et de la santé, chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion. Absolument inouï ! Madame la ministre Marie-Arlette Carlotti a choisi ses collaborateurs pratiquement tous au sein de la CFDT. Dix sur douze, qui dit mieux ? Christophe Pierrel, chef de cabinet, CFDT. Comme Christine Laconde, directrice de cabinet. CFDT aussi Delphine Prady conseillère politiques de solidarité, comme Vartan Arzoumanian, conseiller communication et presse, ou encore Benoît Payan conseiller politique, Guillaume Macher,  conseiller en charge des discours et de la prospective, Jérémy Boroy, conseiller accessibilité et éducation, Benjamin Foissey conseiller affaires parlementaires, Céline Jaeggy-Roulmann conseiller emploi et formation professionnelle et enfin Vanessa Maurin, conseillère technique en charge des associations et de la prise en compte du handicap.

Les relations institutionnelles entre le gouvernement, le parti socialiste et la CFDT sanctionne la victoire de la deuxième gauche et l’engagement du PS, plus de dix ans après les autres partis socialistes, dans la recherche illusoire et autodestructrice d’une « troisième voie à la française ». Mais si pour la CFDT la situation est à court terme prometteuse, elle risque de se révéler à plus long terme dangereuse. Immédiatement, cette organisation syndicale qui se trouve à la fois hors et dans le gouvernement peut espérer être l’interlocuteur privilégié du pouvoir, sa courroie de transmission indispensable pour faire passer lois et réformes sociales. Mais à plus long terme ne risque-t-elle pas de se faire emporter dans le déclin et la chute annoncée ?

Leurs heures sont comptées

Dans tous les domaines les plus cruciaux, le capital financier en rêvait, Hollande est en passe de le réaliser. Mais le moment de régler l’addition approche. Les socialistes les plus lucides devraient réaliser, après les différentes élections qui se sont déroulées, jusqu’aux dernières élections législatives partielles, que le divorce avec leur électorat est consommé.

Le pari de Manuel Valls est partiellement en voie de se vérifier. Si nul ne peut délimiter aujourd’hui les contours d’une prochaine recomposition, il est vraisemblable que le parti socialiste est en train de vivre ses derniers instants. Le gouvernement Hollande Valls, un des plus réactionnaires de ces dernières décennies, a suscité un sentiment de rejet tel que rien ne semble plus pouvoir le sauver. Avec lui ses béquilles prendront sans doute le même chemin. Le visage de la CFDT apparaît au grand jour avec le soutien systématique apporté à toutes les réformes réactionnaires du gouvernement socialiste.

Syndicat soumis aux impératifs de l’union européenne, complice des différents gouvernements socialistes dans l’application des politiques et lois si précieuses au capital et au MEDEF, la CFDT devrait en toute logique connaître le sort de ses alliés politiques, du moins si face à lui un « front syndical de classe » se fait entendre pour la défense des intérêts matériels et moraux des salariés.

 

Jacques Cotta

Le 20 Mars 2016

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A propos lucien57

Jeune homme d'un certain age mes hobby sont l'Informatique le jardinage,La cuisine.J'aime tout ce qui est nature ,les grands espace, la faune , la flore , la mer enfin la mère nature qui !elle a toujours le dessus.Je m’intéresse a tout,politique ,société et tout ce qui va avec.
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